Tursi et la Rabatana : le quartier arabe suspendu sur les badlands
Tursi cache la Rabatana, ancien quartier arabe perché sur un éperon entre les badlands lucaniennes : un voyage dans le temps à deux pas.
Foto: A.mormando at Italian Wikipedia (CC BY-SA 3.0) — Wikimedia Commons
Tursi, où l'Orient rencontre les badlands
Dans le sud de la Basilicate, là où la région s'efface vers la mer Ionienne et le paysage devient âpre de badlands et d'argiles, Tursi est une ville qu'on n'attend pas. À première vue ça ressemble à une commune quelconque de l'arrière-pays lucanian, avec sa place, la mairie, l'église moderne. Mais il suffit de lever les yeux pour remarquer, au sommet d'un éperon de grès qui surplombe le centre moderne comme une île dans le ciel, un enchevêtrement de vieux murs, d'arcs en ruine et de maisons abandonnées formant une silhouette inconfondible : c'est la Rabatana, le quartier fondé par les Sarrasins aux IXe-Xe siècles, l'un des lieux les plus suggestifs et les moins connus de toute la Basilicate.
Tursi est la ville natale d'Albino Pierro, poète en dialecte tursitan plusieurs fois candidat au prix Nobel de littérature, et lire ses vers avant de visiter la Rabatana est la meilleure façon de se préparer à l'expérience : ils parlent de ces rues, de cette lumière oblique, de ce silence chargé de mémoire.
La Rabatana : un quartier hors du temps
Le nom vient de l'arabe rabat, qui désigne un quartier fortifié, un village fermé et perché. Les Sarrasins s'y installèrent au IXe siècle en exploitant la position naturellement défendue de l'éperon rocheux, accessible seulement par des sentiers étroits à pic sur les ravins. Après eux Byzantins, Normands et Aragonais continuèrent à construire et à stratifier styles, cultures et façons d'habiter dans un tissu urbain qui est un palimpseste de civilisations méditerranéennes.
Aujourd'hui la Rabatana est en grande partie inhabitée — les derniers résidents ont quitté les maisons dans les années 1970 — mais pas abandonnée : un programme de restauration a consolidé les principales structures et rendu le quartier visitable, qui a été inscrit dans les Lieux du Cœur du FAI (Fonds pour l'Environnement Italien). On y accède depuis la place du village par un escalier raide qui s'enfonce entre les maisons du centre plus récent, ou — et c'est la voie la plus spectaculaire — par un sentier panoramique qui longe le précipice occidental, avec des vues vertigineuses sur les badlands en contrebas.
L'arrivée au sommet est une récompense qui coupe le souffle : les ruelles de la Rabatana sont si étroites que l'on touche les deux parois avec les mains, les arcs médiévaux encadrent des échappées sur les badlands couleur ivoire, et le silence est si profond que l'on entend le vent siffler entre les pierres. Chaque porte fermée, chaque fenêtre murée raconte une histoire de départs, de vies vécues ici pendant des siècles puis interrompues par la modernité.
L'église de Santa Maria Maggiore
L'église de Santa Maria Maggiore, remontant à la période normande mais remaniée au fil des siècles suivants, est le cœur spirituel de la Rabatana. L'intérieur conserve des traces de fresques tardo-gothiques et une atmosphère de recueillement qui contraste avec la dramaticité du paysage environnant. Le portail sculpté, avec son arc en ogive, est un des rares éléments décoratifs survivants intacts. Le parvis, surplombant le précipice comme la proue d'un navire de pierre, offre une vue qui embrasse la vallée du Sinni, les badlands et, par temps clair, le profil bleu de la mer Ionienne à l'horizon.
Les badlands et le paysage
Tursi est immergée dans le paysage des badlands, ces formations argileuses que l'érosion millénaire a sculptées en crêtes acérées, pinnacles, gorges et amphithéâtres à l'aspect presque lunaire. Une promenade dans les environs du village, surtout tôt le matin ou au coucher du soleil, quand la lumière rasante exalte les formes et les couleurs de l'argile — du blanc au gris, du rose au jaune — est une expérience sans équivalent en Italie. Les badlands de Tursi ne sont pas célèbres comme ceux d'Aliano — le village de la relégation de Carlo Levi — mais ils sont tout aussi spectaculaires et bien plus solitaires : ici on peut facilement se retrouver complètement seul dans un paysage qui semble appartenir à une autre planète.
À quelques kilomètres du centre, accessible en voiture par une route non goudronnée entre les oliviers, se trouve le Sanctuaire de Santa Maria d'Anglona, sur une colline panoramique isolée. L'église romane du XIIe siècle, avec son portail sculpté et ses fresques intérieures d'école byzantine et giottesque, est un joyau caché. Le site est souvent complètement désert, et la vue depuis la colline s'étend jusqu'à la mer. La fête de la Madonna d'Anglona, en septembre, est l'événement le plus attendu de la communauté de Tursi.
Albino Pierro et la poésie du retour
Albino Pierro (1916-1995) est le fils le plus illustre de Tursi, poète qui a écrit ses œuvres les plus intenses dans le dialecte tursitan de la Rabatana, une langue qui mêle des traces arabes, grecques et latines. Sa maison natale, dans la partie basse du village, est visitable et abrite un petit musée avec des manuscrits, des photographies et des premières éditions. Lire ses poèmes — disponibles dans des éditions avec traduction italienne — avant ou après la visite de la Rabatana ajoute une couche d'émotion et de compréhension qu'aucun guide touristique ne peut donner.
Que manger à Tursi
La cuisine de Tursi est celle de l'arrière-pays ionique, où la tradition paysanne rencontre les saveurs de la mer toute proche :
- Ferrazzuoli au ragù de chèvre — longues pâtes faites main avec une sauce de viande de chèvre cuite lentement avec tomate et piment
- Ciammotta — ragoût estival de poivrons, aubergines, pommes de terre et tomates fraîches, le plat du potager par excellence
- Soppressata lucanienne — charcuterie à grain grossier, légèrement piquante, affinée dans les caves du village
- Figues sèches fourrées aux noix — douceur hivernale de la tradition paysanne, cuites au four avec un voile de chocolat
Les restaurants sont peu nombreux et familiaux, avec des menus qui changent selon la saison et la disponibilité du marché. En été quelques agritourismes dans les environs, entre oliviers et badlands, ouvrent leurs portes même à ceux qui ne pernoctent pas, proposant des déjeuners en plein air avec vue.
Comment arriver et quand aller
Tursi se trouve dans la province de Matera, à environ 110 km du chef-lieu et à 30 km de la côte ionique (Policoro, Nova Siri). On y arrive en voiture depuis la SS653 Sinnica, une des routes panoramiques les plus belles de la Basilicate. La gare ferroviaire la plus proche est celle de Policoro-Tursi, sur la ligne ionique Tarente-Reggio de Calabre, depuis laquelle on continue en voiture (20 minutes) ou en navette à horaires limités.
Les meilleurs mois sont avril, mai, juin, septembre et octobre. L'été est chaud mais l'altitude (environ 400 m) atténue les pires températures. Évitez les heures centrales en juillet et août : la pierre de la Rabatana devient un four et la montée est éprouvante sous le soleil. Le printemps est le moment idéal, quand les badlands se couvrent d'un duvet vert et les champs de blé ondulent autour du village.
Conseils pratiques
Apportez des chaussures robustes à semelle antidérapante pour la montée à la Rabatana : les marches en pierre sont irrégulières et peuvent être glissantes. Prévoyez deux à trois heures pour le village et la Rabatana, plus une heure pour le Sanctuaire d'Anglona. La Rabatana est visitable librement, mais renseignez-vous à la mairie ou à la Pro Loco pour d'éventuelles visites guidées qui enrichissent beaucoup la compréhension du lieu. Combinez-la avec une journée à la mer à Policoro pour un contraste paysager extraordinaire, des badlands lunaires au bleu de la mer Ionienne en moins d'une demi-heure de voiture.
Infos pratiques
Quelle est la meilleure période pour visiter Tursi et la Rabatana ?
La période recommandée est Avril, Mai, Juin, Septembre et Octobre, quand l'affluence est moindre.
Tursi et la Rabatana est-elle bondée ?
Tursi et la Rabatana est une destination presque déserte par rapport aux sites les plus touristiques.
Où se trouve Tursi et la Rabatana ?
Tursi et la Rabatana se trouve en Tursi, Basilicate, Italie.